
Avoir un nouvel album des Wampas à portée de main et d’oreilles est toujours, pour peu que l’on ne soit pas adepte des sonorités traficotées et des autotunes à thunes, un moment sublime, promesse de pépites rock décomplexées qui va nous coller un franc sourire sur le visage et nous bousculer gentiment la couenne.
Car, qu’on le veuille ou non (et dans notre cas c’est un grand oui), quand le crépuscule des idoles aseptisées s’abat sur notre époque bien trop propre, bien trop consensuelle, il est heureux qu’il reste debout quelques dynamiteurs de certitudes histoire rallumer les lampions du grand n’importe quoi, capables de mettre quoi qu’il en coûte les amplis trop forts. Didier Wampas et sa joyeuse bande de flibustiers du rock appartiennent à cette aristocratie de la rue qui ne courbe jamais l’échine devant la morosité ambiante, qui balance de grands coups de tatanes dans la fourmillière avec le sourire ravi du garnement qui a fait une bonne vanne. Recevoir leurs décharges électriques, basiques s’il en est, en plein cœur de nos mois d’hiver ressemble à un miracle permanent, une insolente bouffée d’oxygène dans un paysage musical totalement anémié par l’excès de tiédeur et les recettes qui fleurent bon l’industriel. Et si leur nouveau manifeste discographique, “Où va nous ?“, est une interrogation grammaticalement incorrecte, il n’en est pas moins philosophiquement indispensable tant il claque comme un défi jeté à la face du temps qui passe.
C’est une cavalcade sauvage qui s’ouvre sous nos yeux, un grand huit émotionnel où la poésie des terrains vagues s’accouple sans rougir avec l’urgence du punk originel, où le pendu se perd dans les brumes bretonnes, où les chansons de ceux qui ne sont rien viennent percuter les rythmes de ceux qui jouent encore avec les dents. Peu importe le temps qui passe, le groupe n’a rien perdu de sa superbe, ni de sa légendaire capacité à transformer le banal du quotidien en or auditif, de simples petites tranches de vie en grosses claques soniques qui donnent envie d’aller suer sang et eau sur le béton sale d’une salle de concerts de province. On navigue ici dans les eaux troubles d’une époque qui tangue, mais à bord de ce navire corsaire, l’humour restant, quoi qu’il en soit, la plus élégante des armures. Les morceaux s’enchaînent avec la fureur d’un premier rendez-vous manqué et la grâce d’un dandy qui trébuche dans les paillettes sans jamais perdre son panache. C’est de la haute couture pour punks à chien, un télescopage parfait entre la verve d’un bistrot parisien à quatre heures du matin et la moiteur d’une arrière-salle de concert oubliée des dieux du marketing.
Au fil de cette traversée, on se demande bien où va nous emporter cette étrange trajectoire humaine. Peut-être vers ces contrées oubliées où l’on savait encore rire de nos propres effondrements, loin des injonctions de la bien-pensance du plus grand nombre. La plume de Didier s’amuse des paradoxes contemporains avec cette ironie mordante qui n’oublie jamais d’être tendre, se joue du temps présent et de la nostalgie de ce bon vieux temps moisi. On croise des personnages magnifiques de maladresse, des héros ordinaires qui préfèrent rater leur vie avec panache plutôt que de réussir celle des autres, des paysages d’hier qui bousculent le confort d’aujourd’hui. Et qu’elle soient douces ou musclées, toujours les mélodies agissent comme des décapants pour l’âme, balayant d’un revers de manche les doutes existentiels qui nous encombrent les neurones dès le réveil.
Il y a dans cette livraison un parfum de nostalgie futuriste, une manière très singulière de regarder le monde d’aujourd’hui avec les yeux grands ouverts d’un gamin des années quatre-vingt qui n’aurait jamais accepté de grandir tout à fait. Les textes esquissent des paysages mentaux en clair-obscur où la mélancolie se fait instantanément terrasser par une rythmique de cavalerie légère. On sourit souvent, on s’émeut parfois de la fragilité qui sourd derrière les grands éclats de rire saturés. C’est précisément là que réside le génie intemporel des Wampas, cette science exacte du grand écart entre le sourire libérateur et la larme fugitive, entre la tendresse paisible et la fureur punk dévastatrice, le tout sans jamais tomber dans le piège de la posture.
Alors que le monde continue de tourner obstinément à l’envers, cette folie douce devient notre ultime refuge, une forteresse d’insolence face au sérieux mortifère des gestionnaires de l’ennui. L’album se déguste alors comme un cocktail explosif savouré sur le capot d’une vieille voiture américaine en panne d’essence au milieu de nulle part. On y trouve de quoi alimenter nos révoltes intérieures, de quoi panser les plaies de nos amours déchus et surtout une immense raison de continuer à croire que le rock est une affaire bien trop sérieuse pour être laissée aux tristes sires. Chaque titre est une promesse tenue, un hymne à la liberté de penser de travers et de chanter (plus ou moins) sur le fil pourvu que le cœur y soit.
À l’heure où les rideaux tombent sur les dernières illusions de notre siècle, “Où va nous ?“ s’impose comme la bande-son idéale de nos dérives magnifiques, le guide suprême pour traverser la tempête avec une fleur à la boutonnière. On ressort de cette écoute un peu transpirant, passablement décoiffé, mais avec cette certitude absolue que tant qu’il y aura des cœurs sauvages pour hurler à la Lune sur trois accords de guitare, la beauté du monde restera sauve et les rois ne seront jamais totalement couronnés. Encore un must… à dévorer les docks en avant !

LES WAMPAS
“Où va nous ?“
- Où va nous ?
- Les chansons sur toi
- Pendu à Forbach
- Kenavo my love
- Les coronados
- J’ai les nerfs
- Ne cherchez pas dans les guitares
- Anarchiste intermittent
- Punk ouvrir
- Pipi au lit
- Gaëtane
- Mont Ventoux
- Aline à Reyjavik
- La peur
- Jean-Luc






